Le renard dans le poulailler

From Liberpédia

Par François Guillaumat

Dans : De l'ancienne à la nouvelle économie. Essais à l'occasion de la dixième Université d'été de la Nouvelle Economie, rédigés en l'honneur de Jacques Garello, Aix en Provence, août 1987


La liberté [le laissez-faire] s'oppose explicitement et exclusivement à la seule méthode connue du renard dans le poulailler: la coercition, la contrainte physique. Dans le poulailler, le renard serait bien inoffensif, si ses moyens d'action se limitaient à la persuasion, à la publicité ou à « l'esclavage du salariat ».

Qui est davantage renard dans le poulailler ? La poule qui devient chef d'entreprise, ou l'État dont la seule méthode propre d'action est justement celle des bêtes sauvages, la force ?

Avec la plus méchante des multinationales, vous pouvez choisir de n'avoir aucune relation: vous vous passerez de ses produits et elle n'obtiendra pas un sou de vous. Puis essayez de faire la même chose avec l'État : refusez ses services et cessez de payer l'impôt. Vous verrez qui a le pouvoir dans le poulailler.

Pierre Lemieux:
Du Libéralisme à l'anarcho-capitalisme


Il existe dans notre société un groupe de gens qui vivent de la force agressive. Ils viennent en armes chercher notre argent et nos biens, pour payer des « services » que nous ne leur avons pas demandés, et qui parfois nous révoltent. Ils contrôlent, contraignent, exproprient aveuglément, ils menacent, emprisonnent et tuent sans être punis. Ce groupe ne cesse de renier ses engagements, et de nous en inventer de nouveaux à son égard, sans considération pour la logique, la raison ni le Droit. Ces gens ne prétendent d'ailleurs pas seulement échapper à la morale commune, celle qui proscrit le vol et l'esclavage. Ils ont détourné les valeurs de la morale et du Droit à l'appui de leurs prétentions insanes à produire de la valeur à créer de l'ordre, au moyen de la violence agressive contre les autres personnes.

Si l'image du renard dans le poulailler est le symbole par excellence de la violence prédatrice face à des victimes impuissantes, il n'y a pas de meilleure façon de décrire les rapports de ces gens-là avec les membres de la société civile.

Ces gens-là, ce sont évidemment les hommes de l'Etat, la caste politique au pouvoir. Et ils ont pourtant réussi à nous faire croire que c'est le laissez-faire, le système politique qui les gêne dans leurs exactions parce qu'il proscrit par définition la violence agressive entre les personnes, qui établit la « loi de la jungle », où règnerait le « droit du plus fort », le système du « renard dans le poulailler ».

Un crime contre l'esprit

Un tel scandale recèle un désordre intellectuel et moral très grave, un crime contre l'esprit dont on doit retrouver les pièces à conviction et confondre les auteurs.

Mais il faut d'abord répondre à l'accusation.

Le laissez-faire, ce n'est pas l'anarchie: ce sont les Droits de l'homme ; une autre de ses définitions est: le respect absolu des droits de propriété. C'est donc le contraire de l'absence de toute règle : pour se conformer aux lois de la réalité, la liberté totale implique logiquement que personne n'ait le pouvoir de violer la liberté d'autrui. Le principe laissez-fairiste contient en fait à lui seul l'ensemble des règles de droit qui font des rapports civilisés entre les hommes ; il ordonne de respecter la possession naturelle, le contrôle des choses produites par l'action passée, et préserve toutes les possibilités de l'action future. Quand on la fait respecter comme Propriété naturelle, l'initiative règlementaire n'a aucun sens.

Le laissez-faire ne sacrifie pas davantage l'intérêt de « la société » aux intérêts particuliers. Il n'y a d'intérêt, le bon et le mauvais n'ont de sens, que pour des êtres vivants individuels, donc pour des personnes en ce qui concerne la société. Le laissez-faire est le seul à prendre totalement en compte ce fait de nature essentiel. Il est le seul qui reconnaisse que sacrifier à « la société » les Droits d'une personne, c'est sacrifier Pierre au profit supposé de Paul. L'argent « public » va dans des poches privées. Si Paul accepte que l'on viole les Droits de Pierre "à son profit", au nom de quoi défendra-t-il les siens? En condamnant cette exploitation, le capitalisme est le seul système politique qui ne considère pas l'homme comme un esclave ou une bête de somme, et conçoit la dignité des rapports sociaux dans le refus d'aborder ses semblables dans la position d'un parasite ou d'un pigeon à plumer.

Monopoles et « concurrence sauvage »

On cherche aussi à nous faire peur avec les « monopoles », ou bien avec la « concurrence sauvage ». On ne sait pas très bien lequel des deux spectres fait le plus peur, et d'ailleurs le second est censé conduire au premier.
En fait, le monopole ne peut jamais être qu'un privilège politique, une intervention publique restrictive. On n'a jamais vu une entreprise sur un marché libre faire d'énormes profits sans attirer, tôt ou tard, des concurrents. Quant à l'autre chimère, la « concurrence sauvage » elle ne peut pas exister, c'est purement et simplement une contradiction dans les termes. La libre concurrence est précisément l'expression civilisée des oppositions. Elle réalise le principe moral suivant : « nul n'a le Droit d'employer la force pour empêcher quiconque de faire mieux que les autres ». En proscrivant l'emploi de la force agressive, le laissez-faire force la rivalité naturelle entre les hommes à ne s'exercer que par un surcroît de capacité productive.

Où est la sauvagerie

C'est bel et bien quand la politique se mêle d'intervenir que la « sauvagerie » apparaît. Par nature, l'"intervention" introduit le recours à la force, là où seul l'esprit était en jeu. Elle engendre nécessairement un prédateur et une victime. En portant la rivalité dans l'arène politique, elle en fait un conflit. En effet, si la politique permet de disposer de ce qui appartient à autrui sans son consentement, elle crée un précédent. Et chacun de se dire : « pourquoi serais-je parmi les volés plutôt que parmi les voleurs ? ». Tous les appétits les plus féroces sont attisés et à mesure qu'elle progresse, les gens les plus honnêtes et les plus lucides eux-mêmes sont forcés de s'enrôler à leur tour, pour leur survie, parmi les receleurs de la spoliation légale. Il n'y a plus alors qu'une différence formelle entre un voleur et un non-voleur : un voleur devient « un monsieur qui ne respecte pas les procédures étatiques reconnues pour s'emparer du bien d'autrui ». Et s'il arrive que des politiciens empochent l'argent volé au lieu de le distribuer à des organisations politisées suivant des critères arbitraires, c'est du détournement qu'on s'indigne, et non de la spoliation légale ni de l'arbitraire public.

L'État devient la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde (Frédéric Bastiat). Il n'est alors plus question de préserver le Droit des personnes, mais de défendre les intérêts de « catégories » que prétendent représenter les groupes de pression : chacun doit s'associer à un groupe pour éviter d'être dépouillé ou plutôt, parce qu'à travers l'État il est plus facile de voler les autres que d'échapper à leur prédation, pour essayer de voler plus aux autres qu'ils ne vous ont eux-mêmes volé. Ceux, en particulier qui depuis des décennies, ont admis l'incitation à la haine de classe et à la discrimination contre les riches n'auront pas à s'étonner si l'origine ethnique devient à son tour un prétexte à des politiques de discrimination. Il n'y a pas de différence, en morale ni en Droit, entre la discrimination politique contre les riches et celle qui frappait les juifs. Le nazisme est d'abord un socialisme.

La loi du plus fort

A ce jeu stupide, il n'y a que les plus forts qui gagnent -- et les hommes de l'État, qui s'ingénient à tromper sur les « prélèvements » et à s'attribuer le mérite des « prestations » -- C'est là, et nulle part ailleurs, que règne la loi de la jungle. L'économie mixte, le corporatisme social-démocrate, l'interventionnisme de la démocratie « sociale », ne sont que les formes codifiées que cette guerre civile froide a empruntés pour camoufler sa nature et ainsi survivre malgré son instabilité.

« Le degré d'étatisme dans un pays est la mesure dans laquelle il le divise en bandes rivales et jette les hommes les uns contre les autres. Quand les Droits individuels sont abrogés, il n'y a pas de moyen de savoir qui a Droit à quoi. Il n'en existe aucun pour déterminer la justice des prétentions, des intérêts ou des désirs de qui que ce soit... » « Le capitalisme de laissez-faire est le seul système social fondé et, par conséquent, le seul système qui proscrive la force dans les relations sociales... » « Si les hommes veulent s'opposer à la guerre, c'est l'étatisme qu'ils doivent combattre. Aussi longtemps qu'ils soutiennent la notion tribale que l'individu est bon à être sacrifié à la collectivité, que certains hommes ont le droit de régner sur les autres par la force et qu'un « bien » (n'importe quel « bien ») peut le justifier - il ne peut pas y avoir de paix à l'intérieur d'une nation, ni de paix entre les nations »

Ayn Rand
« The Roots of War » in
Capitalism, the Unknown Idéal

L'exploitation et la loi du plus fort, il est facile de voir en quoi elles consistent, et de quel côté elles se trouvent. Pourtant, on a réussi à en accuser le laissez-faire, et non sans succès. Sur quoi repose cette accusation ?

Le procédé est simple : si vous essayez d'exploiter quelqu'un sans employer la force ni la tromperie, qui sont proscrites par le laissez-faire, vous n'y arriverez évidemment pas. Mais c'est là qu'on vous attend. Ne vous croyez pas pour si peu lavé de tout péché, car il se peut -horresco referens- que vous ayez plus de « pouvoir économique » que les autres.

Vous aurez beau dire que dans une situation d'échange volontaire personne, quelque argent qu'il ait, ne peut forcer le consentement de quiconque. Que chacun participe sous sa responsabilité. Que c'est par tous les participants au marché, vous compris, que les termes de l'échange sont fixés, ce à quoi vous ne pouvez rien. Que la seule « force » que l'on puisse utiliser dans le laissez-faire, en dehors des cas de légitime défense, est la force de l'esprit, le pouvoir de production ou de persuasion. Que le « pouvoir » économique n'est que la mesure des services que l'on peut rendre.

L'obsession politique

Tous ces arguments, cependant, seront incompréhensibles, cela ne pèse rien pour quiconque confond spontanément le « pouvoir » économique - la capacité productive - avec un pouvoir politique, lequel repose pourtant en dernière analyse sur le pouvoir de nuire, sur la capacité de destruction. Et c'est là l'escroquerie qu'il faut dénoncer. L'idée que l'on cherche en fraude à vous faire accepter, c'est qu'une situation d'échange productif serait une situation politique, c'est-à-dire de même nature qu'un affrontement violent. Que l'échange serait imposé par la force, comme si on pouvait accuser les autres du besoin qu'on a de leurs services, et qu'il aurait un vainqueur et un vaincu, comme si la participation des deux ne prouvait pas, à l'évidence, que l'un et l'autre entendent en tirer bénéfice. Que c'est le refus d'échanger qui constituerait une agression, et non le fait d'imposer par la force les conditions d'un échange, comme le fait un contrôle des prix. Et que la supériorité productive serait un insupportable « abus de domination», comme si on pouvait à la fois offrir les meilleurs services et ne pas concurrencer ses rivaux, et comme si les investissements qu'on a faits étaient une « barrière à l'entrée » des concurrents.

Dans cette confusion, le marché est vu comme une sorte de champ clos où s'affrontent des intérêts inconciliables (la « guerre économique »), et où le pouvoir créateur de l'esprit humain est confondu dans ses effets avec la force brutale. C'est la vision du monde d'un sauvage primitif, d'une malheureuse créature qui croit que produire un bien et s'en emparer sont des actes équivalents et que le second pourrait s'employer en « compensation » du premier. Si l'on accepte l'expression du « capitalisme sauvage », cette autre contradiction dans les termes, alors on accepte l'idée qu'il n'y a pas de différence entre un producteur et un voleur, et que le Droit n'existe pas, puisqu'il ne trouve sa source que dans cette distinction. Qu'un bureaucrate qui n'a pas empêché la production d'un bien ou d'un service a autant de mérite que celui qui l'a produit ; et aussi - pourquoi pas ? -, qu'Attila aurait pu construire le Parthénon simplement parce qu'il ne l'a pas détruit.

Une farce

Que la réflexion juridique de nations civilisées puisse tomber aussi bas est un fait inquiétant: en fait, de cette gigantesque imposture, personne n'est totalement innocent. On n'escroque pas un honnête homme. Si les promesses d'argent volé aux autres qui accompagnent la propagande étatiste n'avaient pas été acceptées, le laissez-faire règnerait depuis longtemps ; mais c'est tout de même le milieu politique qui est le bouillon de culture naturel de cette corruption de la pensée.

Quand on n'a jamais vécu que des rapports d'affrontement, où la perte de l'un est le profit de l'autre (Montaigne), on pense naturellement que c'est la force qui domine les rapports sociaux. On a même de la peine à concevoir la production. Le producteur n'intéresse le prédateur que comme gibier, de l'existence duquel il est d'ailleurs dépendant, pas comme exemple à suivre. Par ailleurs, s'il ne pouvait dénoncer la capacité productive comme « pouvoir de l'argent » (comme si ce pouvoir ne provenait pas de la capacité rationelle de l'homme, comme si l'argent avait une autonomie de décision) quel prétexte d'ingérence aurait-il pour ses ambitions ?

La perversion des mots et des valeurs

Les gens honnêtes, eux, ne raisonnent pas spontanément en ces termes. Pour fausser leur raisonnement, les idéologues du socialisme ont dû surprendre leur bonne foi.
Pour ce faire, le procédé est millénaire: c'est la perversion du langage. La plupart des gens se servent des mots sans connaître leur définition précise - quand ils en ont une, et ceux qui comprennent la fonction des concepts sont encore moins nombreux. Il est alors possible d'invoquer des abstractions sans rapport avec la réalité, littéralement indéfinissables, des sortes d'anti-concepts qui, au lieu d'économiser la pensée et de la rendre plus claire, comme le font les concepts valides, la rendent au contraire impossible en engendrant la confusion.
Ainsi les hommes de l'État, pour dépouiller les autres avec des airs arrogants de vertu outragée, ont perverti la charité et la générosité en altruisme collectiviste. Leurs vols, ils les appellent « humanisme », ou « justice sociale ». Comme alibi et prétexte à leurs censures, ils ont perverti la liberté de parler et le Droit d'enseigner dans un « pluralisme » qui décourage la recherche du Vrai. Pour affaiblir la résistance morale de leurs victimes, ils ont falsifié le respect du Droit, la compréhension et la confiance dans la rationalité d'autrui dans les fausses valeurs de la « tolérance » et de la « non-discrimination » qui disqualifient la recherche et la promotion du Bien.

Ainsi l'« anti-concept » qui fait croire à la fable du « Renard dans le poulailler » est-il un condensé de tous les amalgames qui confondent l'exercice paisible de la liberté personnelle avec les délits et les crimes qui se produisent dans l'arène politique : c'est la notion de « pouvoir économique ».


L'abolition du Droit

Il s'agit de mélanger dans les esprits la politique et l'économie, pour les mélanger ensuite dans les faits ; de brouiller la différence entre une offre de services et une menace de mort ; de faire confondre la capacité productive de l'esprit humain avec la force brutale. Le but de cette manoeuvre est l'abolition du Droit, c'est-à dire le communisme. En effet, quand quelqu'un cherche à vous désapprendre à distinguer entre une feuille de paie et le canon d'un fusil (l'« esclavage du salariat »!!!), c'est rarement avec une feuille de paie qu'il envisage de vous soumettre un jour à son pouvoir.

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