Abus de position dominante (gauche et droite)

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Table of contents

Abus de position dominante

La droite a raison contre la gauche, mais cela ne la dispense pas de savoir en quoi et pourquoi

Les conservateurs défendent depuis longtemps
la supériorité du rituel sur la science
[alors que] la tradition interventionniste
des démocrates-sociaux a toujours reposé
sur des attitudes progressistes Ă  son propos
Thomas FLEMING .

Les soi-disant “rationalistes” de la gauche sont tellement sots, et leur gestion soi-disant â€œĂ©clairĂ©e” de la sociĂ©tĂ© entretient si rĂ©guliĂšrement tant de catastrophes insolubles, qu’on pourrait se demander si la raison humaine mĂȘme n’est pas en cause, et si la norme politique Ă  retenir ne serait pas tout simplement la tradition, observer de ce qui est sans rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui devrait ĂȘtre. Mais si on examine pourquoi la gauche a tort, on se rassure : non seulement celle-ci n’est pas rationnelle du tout, mais si la droite se croit dispensĂ©e de l’ĂȘtre, elle risque d’affaiblir, voir de perdre de vue son propre message.


Les erreurs du constructivisme

Friedrich HAYEK, thĂ©oricien de la tradition, avait bien vu que l’erreur fondamentale de la gauche est l’attitude de DESCARTES, n’acceptant de tenir pour vrai que ce qui lui apparaissait Ă©videmment et rationnellement dĂ©montrĂ©.

A son encontre (et Ayn RAND, rationaliste grand teint, lui faisait le reproche amer de dĂ©prĂ©cier ainsi la pensĂ©e indĂ©pendante), HAYEK a passĂ© sa vie Ă  dĂ©fendre et illustrer l’importance voire la supĂ©rioritĂ© de ce que Henri LEPAGE a nommĂ© “l’information tacite”, des faits que nous ne pouvons pas tenir expressĂ©ment Ă  l’esprit au moment de faire un choix, parvenir Ă  une conclusion de fait ou porter un jugement de valeur : soit que nous ne puissions pas en pratique Ă©lucider son origine parce qu’elle est trop complexe ou parce que nous l’avons tout simplement oubliĂ©e, soit du fait des limites de la pensĂ©e abstraite, par nature forcĂ©e de ne tenir compte que d’un petit nombre de faits pertinents Ă  la fois.

Education et intuition

HAYEK est Ă©conomiste mais a commencĂ© par la psychologie. The Sensory Order, paru en 1951, rĂ©sume des rĂ©flexions entreprises dans les annĂ©es 1920. La premiĂšre information tacite vient de tous les apprentissages dont nous avons perdu le souvenir, et ne gardons qu’une capacitĂ©, capacitĂ© dont il arrive mĂȘme que nous ne prenions conscience que confrontĂ©s Ă  ceux qui ne l’ont pas, comme les Ă©trangers quand il s’agit de la langue. La plupart des apprentissages visent ainsi Ă  nous faire accomplir sans mĂȘme y penser une foule d’actes et de pratiques qui mobilisaient toute notre attention au dĂ©but, quand nous les comprenions Ă  peine. Tout progrĂšs de l’éducation consiste ainsi Ă  faire passer le plus possible de rĂšgles et de pratiques du domaine de la connaissance consciente Ă  celui de l’automatisme.

Les traditions d'extrĂȘme-orient, Ă©ventuellement plus autoritaires, mettent plus Ă  l’honneur cet apprentissage par la rĂ©pĂ©tition, particuliĂšrement adaptĂ© aux enfants, et quelque peu dĂ©prĂ©ciĂ© en Occident par le rationalisme mal compris. Mais l’expĂ©rience montre justement combien irremplaçable dans la formation intellectuelle est l’expĂ©rience d’avoir appris sans saisir l’intĂ©rĂȘt de ce qu’on Ă©tudiait, ou d’avoir Ă©tĂ© rĂ©primandĂ© pour s’ĂȘtre trompĂ© alors qu’on avait cru bien faire, pour n’en maĂźtriser les raisons que bien plus tard. L’autodidacte, qui ignore des pans entiers de la discipline Ă©tudiĂ©e et s’enferre dans des erreurs Ă©lĂ©mentaires pour un professionnel rĂ©ellement formĂ©, donne a contrario la mesure de cette nĂ©cessitĂ©-lĂ .

La raison elle-mĂȘme, nous rappelle HAYEK, est le produit d’apprentissages de ce genre. A dĂ©faut de tous les connaĂźtre, nous savons tous ce que sont les sophismes que l’on doit apprendre Ă  Ă©viter, qu’il s’agisse de fausses dĂ©ductions ou, dans un ordre plus Ă©levĂ©, de faux concepts. Et quel meilleur exemple que lui-mĂȘme, praticien d’une branche de la logique (la thĂ©orie Ă©conomique), dont l’ignorance est la cause mĂȘme de la plupart des erreurs socialistes ? Et pour montrer Ă  quel point l’ascĂšse de l’apprentissage transforme l’esprit, affinant la perception et la comprĂ©hension de la discipline apprise, on peut s’inspirer d’une des premiĂšres Ă©tudes du jeune HAYEK pour avancer une dĂ©finition de l’économiste :

“L’économiste, c’est celui pour qui il va de soi que le contrĂŽle des loyers augmente la frĂ©quentation des transports en commun”

En somme, l’économiste, c’est celui qui n’a mĂȘme pas besoin d’y penser consciemment pour tenir compte, dans sa perception de la rĂ©alitĂ© sociale, de relations causales qu’un profane ne peut mĂȘme pas comprendre sans qu’on les lui explique. Le deuxiĂšme outil de l’esprit humain dont l’ordinateur demeure dĂ©pourvu c’est l’intuition. Fruit des innombrables apprentissages et expĂ©riences du passĂ©, l’intuition traduit, sous une forme difficilement explicable, une richesse d’expĂ©riences que le raisonnement logique ne peut pas saisir en lui-mĂȘme. L’intuition peut ĂȘtre gĂ©niale : elle caractĂ©rise les grands entrepreneurs, financiers, politiques. Les savants eux-mĂȘmes rapportent qu’elle est la source majeure des dĂ©couvertes, mĂȘme si la rigueur scientifique exige qu’ils se plient Ă  la dĂ©monstration logique et au test expĂ©rimental pour les prouver a posteriori.

Les moyens tacites de la régulation sociale

Critiquer la planification soviĂ©tique et tous ses avatars interventionnistes a aussi permis Ă  HAYEK de retrouver dans l’interaction sociale l’expression de cette information tacite. L’action des entrepreneurs sur le marchĂ© (pour les Ă©conomistes de l’école autrichienne dont HAYEK fait partie, “entrepreneur” ne dĂ©signe pas un mĂ©tier mais quiconque agit lorsqu’il recherche l’information) y exprime toute l’inconcevable richesse des traditions, des habitudes, toute l’information entrĂ©e dans les cerveaux au cours des annĂ©es, plus une connaissance des situations de fait, locales voire transitoires, qui ne peut s’acquĂ©rir que sur place. Rien de tout cela, qui est d’une importance cruciale (et HAYEK exalte au passage l’entrepreneur dans l’autre sens, wĂ©bĂ©rien, d’un type idĂ©al, c’est-Ă -dire le professionnel de cette information tacite et locale, qui peut ĂȘtre aussi important et utile que les plus grands savants pour rĂ©soudre les problĂšmes de la sociĂ©tĂ©) ne peut ĂȘtre transmis sous une forme verbale ou chiffrĂ©e. Seul le systĂšme de prix peut renvoyer aux cerveaux ainsi informĂ©s certains rĂ©sultats de leur interaction, notamment leur apprĂ©ciation commune de la raretĂ©. Toute clique d’hommes de l’Etat qui prĂ©tendrait “amĂ©liorer” sa rationalitĂ© devrait Ă  elle seule remplacer l’ensemble des cerveaux qui y interagissent, et en outre rĂ©ussir Ă  simuler en temps rĂ©el, le systĂšme d’interaction, d’un ordre de complexitĂ© encore supĂ©rieur, qui les lie. Autant dire que les planificateurs autoritaires et autres interventionnistes ne rĂ©ussissent qu’à y brouiller l’information tout en introduisant force raretĂ©s artificielles. Bref, ils dĂ©truisent et l’information et la production..

C’est ainsi qu’à la suite des travaux de HAYEK sur l’utilisation de l’information dans la sociĂ©tĂ© (titre d’un de ses plus importants articles), les chercheurs sont arrivĂ©s depuis vingt ans Ă  la conclusion que les politiques monĂ©taires sont une cause majeure des crises financiĂšres et Ă©conomiques, car elles dĂ©truisent les institutions de la responsabilitĂ© qui permettaient — qui contraignaient d’ajuster des offres aux demandes de monnaie .

L’équivalent social (ou sociĂ©tal pour ceux qui confondent “social” et “redistribution politique socialiste”) des aptitudes tacites de la personne rĂ©side dans les institutions. On a dĂ©jĂ  vu le langage ; s’y ajoutent les usages de la sociĂ©tĂ©, les mƓurs et les coutumes juridiques. Comme le langage, certains sont mĂȘme inconscients (il faut passer d’un systĂšme Ă  l’autre ou les violer Ă  ses dĂ©pens pour s’en rendre compte) et certaines de leurs raisons d’ĂȘtre ne s’expliquent ou ne se justifient qu’aprĂšs de longues annĂ©es de pratique.

"Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, nous pouvons cheminer de conserve, nous pouvons agir et rĂ©ussir selon nos plans, parce que, la plupart du temps, les membres de notre civilisation se conforment Ă  des schĂ©mas inconscients de comportement, manifestent une rĂ©gularitĂ© dans leurs agissements qui ne provient pas de commandements ou de contraintes — et souvent mĂȘme pas d'une obĂ©issance consciente Ă  des rĂšgles connues — mais dĂ©coule d'habitudes et de traditions fermement Ă©tablies. Le respect spontanĂ© de ces conventions, de façon gĂ©nĂ©rale, est une condition nĂ©cessaire pour qu'il y ait dans le monde oĂč nous vivons un ordre qui nous permette de trouver notre route, mĂȘme si nous ne comprenons pas leur importance, et mĂȘme si nous n'avons pas idĂ©e de leur existence (1)."

Commentaire de Patrick SIMON (dans le livre de qui j’ai repiquĂ© cette citation de HAYEK) :

“Les principes sont en somme comme des instruments de musique dont la forme a Ă©tĂ© progressivement sĂ©lectionnĂ©e aprĂšs des siĂšcles ou des dĂ©cennies d'usage. Si le piano Ă  queue, le violon ou la flĂ»te ont aujourd'hui l'apparence physique qu'on leur connaĂźt c'est Ă  la suite d'une longue expĂ©rimentation d'essais successifs visant Ă  en amĂ©liorer le son.”

C’est ainsi par exemple que le rĂŽle du bĂ©nĂ©fice et de la valeur marchande de l’entreprise comme information nĂ©cessaire Ă  sa rĂ©gulation n’a Ă©tĂ© complĂštement Ă©lucidĂ© par la thĂ©orie des droits de propriĂ©tĂ© qu’à partir des annĂ©es 1950 ; c’est ainsi que depuis des siĂšcles, les financiers prĂȘtent Ă  intĂ©rĂȘt de façon et sous des formes de plus en plus raffinĂ©es, alors que l’intĂ©rĂȘt sur l’argent n’a Ă©tĂ© complĂštement justifiĂ© en droit qu’en 1600, et son caractĂšre nĂ©cessaire prouvĂ© par les Ă©conomistes que vers 1940.

Ces rĂšgles, ces institutions sont le produit de l’interaction sociale hypercomplexe, exercĂ©e au cours des siĂšcles, entre les millions de cerveaux : processus impossible Ă  imiter, et que HAYEK considĂ©rait comme une gageure de surpasser :

"l'expérience acquise par les observations des générations incorpore plus de connaissances que n'en possÚde aucun individu "

Elles dĂ©pendent souvent les unes des autres, et comme pour le systĂšme de prix, les ingĂ©rences Ă©tatiques n’y mettent que du dĂ©sordre, mĂ©connaissant la raison d’ĂȘtre de ce qu’elles suppriment et introduisant leurs propres prĂ©occupations parasites.

Le slogan autoritaire des hommes de l’Etat : “ce n’est pas rationnel donc moi je vais y mettre de l’ordre” traduit donc le plus souvent une simple incapacitĂ©, un refus de comprendre pourquoi les autres font ce qu’ils font et c’est ce que HAYEK appelait le constructivisme. HAYEK y voyait un “excĂšs de rationalisme” mais correctement interprĂ©tĂ©, le constructivisme est la surestimation de son propre intellect, gĂ©nĂ©ralement le fait d’un irresponsable (officiel), par mĂ©pris de la rationalitĂ© d’autrui. Ce que HAYEK appelait l’“arrogance meurtriĂšre” (c’est le titre anglais de son dernier ouvrage ) est un pĂ©chĂ© d’orgueil, une prĂ©tention Ă  se placer au-dessus de l’humanitĂ©. La prĂ©tention des planificateurs, usurpant le pouvoir et l’initiative sociale, Ă  remplacer Ă  eux tout seuls l’ensemble des cerveaux qui y interagissent est, pour reprendre une autre expression de HAYEK, une superstition. De mĂȘme de l’idĂ©e de remplacer toute la connaissance tacite par des Ă©noncĂ©s explicites et des dĂ©cisions raisonnĂ©es : car le raisonnement lui-mĂȘme consiste en des mĂ©canismes mentaux plus ou moins bien dirigĂ©s (nous allons voir ce qu’il en est de la “science” chez les gens de gauche) mais dont la raison est elle-mĂȘme dans tous les cas dĂ©pendante.


La gauche se veut peut-ĂȘtre “rationaliste”, mais est-elle seulement rationnelle ?

Beaucoup de gens sincùres prennent pour argent comptant le “rationalisme” de la gauche. Aussi faut-il faire deux remarques.

Le raisonnement abstrait ne tient compte que d’une toute petite partie de la rĂ©alitĂ©.

Un des plus grands gaspillages de l’étatisme est qu’il enrĂŽle les plus douĂ©s dans sa clique de parasites sociaux. Et ceux-ci y sont d’autant plus attirĂ©s qu’à partir du moment oĂč on refuse de reconnaĂźtre que “la sociĂ©tĂ©â€ peut se gĂ©rer “elle-mĂȘme”, grĂące aux informations que chacun possĂšde, dans un systĂšme d’interactions hypercomplexe mais rĂ©glĂ© par la responsabilitĂ©, alors les plus instruits, ceux en savent le plus, et les plus intelligents, ceux qui peuvent traiter le plus d’informations, se sentent naturellement fondĂ©s Ă  prendre les dĂ©cisions Ă  la place des autres. Il faut rappeler Ă  ces prĂ©tentieux que l’homme le plus intelligent ne peut mĂȘme pas garder Ă  l’esprit dix objets Ă  la fois.

Par ailleurs, le raisonnement humain est nĂ©cessairement abstrait, ce qui veut dire que tout discours humain ne tient jamais compte, Ă  toute occasion, que d’une part infime de la rĂ©alitĂ©. Cela ne veut pas dire que cette part-lĂ  n’est pas rĂ©elle, mais que la tentation est grande pour les intellectuels d’oublier les libertĂ©s que leurs abstractions ont prises avec la complexitĂ© du rĂ©el, et de confondre celles-ci avec l’ensemble de la rĂ©alitĂ©.

Alors que la tradition, parce qu’elle accepte les rĂšgles existantes jusqu’à ce qu’on lui donne la preuve d’une possible amĂ©lioration, peut (dans certaines limites) se permettre d’oublier les innombrables rĂ©flexions et expĂ©riences qui inspirent ses rĂšgles, le pseudo-“rationalisme” Ă  la DESCARTES ne le peut en aucune maniĂšre : car s’il laisse de cĂŽtĂ© un seul des aspects de sa conception du rĂ©el, il mĂ©connaĂźt forcĂ©ment des rĂ©alitĂ©s essentielles, ce qui doit conduire Ă  des catastrophes.

La gauche mĂ©connaĂźt les conditions mĂȘmes d’un Ă©noncĂ© scientifique

Par ailleurs la gauche, dans son zĂšle Ă  nier la rationalitĂ© de ce qu’elle ne comprend pas immĂ©diatement, perd de vue (si elle les a jamais connues) les conditions logiques mĂȘmes de tout discours rationnel.

Nous avons dĂ©jĂ  vu ce que vaut sa prĂ©tendue “neutralitĂ© face aux valeurs” et la nĂ©cessitĂ© oĂč l’on est de reconnaĂźtre la vĂ©ritĂ© comme condition morale et la propriĂ©tĂ© naturelle comme condition politique logiquement nĂ©cessaires de ce discours rationnel. Cependant, elle s’inspire d’une nĂ©gation plus gĂ©nĂ©rale de la philosophie morale que lui inspire un dĂ©terminisme prĂ©tendument “scientifique”. Or ce dĂ©terminisme-lĂ  est tout aussi absurde : en y adhĂ©rant, elle ne fait que mĂ©connaĂźtre une autre condition philosophique de la science.

Voyons en quoi elle consiste : la recherche expĂ©rimentale, dite “scientifique”, repose bel et bien sur un postulat dĂ©terministe, ou de “rĂ©gularitĂ©â€ : Ă  moins qu’on ne tienne que tout objet de la science expĂ©rimentale est strictement dĂ©terminĂ© par des lois immuables, on ne peut dire d’aucune expĂ©rience qu’elle “confirme” ou “rĂ©fute” une hypothĂšse quant aux relations de cause Ă  effet. Mais ce que le scientisme de la gauche oublie d’abord, c’est que ce postulat dĂ©terministe-lĂ  ne peut ĂȘtre justifiĂ© que logiquement, c’est-Ă -dire par cette preuve philosophique qu’il voudrait tant rejeter  ; et ce qui est bien pire, il semble ignorer qu’une deuxiĂšme condition logiquement tout aussi nĂ©cessaire Ă  la procĂ©dure scientifique en question est que l’homme soit capable de penser, c’est-Ă -dire que l’action humaine y Ă©chappe, justement, Ă  ce dĂ©terminisme. Hans-Hermann HOPPE nous le rappelle :

Le principe de rĂ©gularitĂ© peut et mĂȘme doit ĂȘtre supposĂ© dans le domaine des objets naturels, c'est-Ă -dire pour des phĂ©nomĂšnes qui ne sont pas constituĂ©s de notre propre connaissance ni d'actions manifestant cette connaissance (dans ce domaine, la question de savoir s'il existe des lois constantes Ă  partir desquelles il est possible de faire des prĂ©visions ex ante est positivement dĂ©terminĂ©e indĂ©pendamment de l'expĂ©rience, et les facteurs empiriques ne jouent de rĂŽle que pour dĂ©terminer quelles sont les variables concrĂštes qui ont, ou n'ont pas, un lien de cause Ă  effet avec quelles autres variables). En ce qui concerne la connaissance et l'action, en revanche, le principe de rĂ©gularitĂ© ne peut pas ĂȘtre valide (dans ce domaine, la question de savoir s'il existe ou non des constantes est en elle-mĂȘme empirique par nature et ne peut ĂȘtre dĂ©terminĂ©e pour une variable donnĂ©e que sur la base de l'expĂ©rience passĂ©e, c'est-Ă -dire ex post). Et tout cela, qui est une connaissance authentique de quelque chose de rĂ©el, peut ĂȘtre connu apodictiquement ; de sorte que c'est le dualisme mĂ©thodologique, et non le monisme que l'on doit accepter et admettre comme absolument vrai a priori .

En d’autre termes, si le dĂ©terminisme Ă©tait vrai de l’homme, ce que prĂ©tend le scientisme socialiste, sa fameuse science expĂ©rimentale serait elle-mĂȘme impossible. Entre la science et le socialisme, il faut choisir. Les deux sont incompatibles. La gauche a prĂ©tendu s’autoriser de la “science expĂ©rimentale” pour rejeter la philosophie morale et soi-disant la “remplacer” par des normes et des politiques “scientifiques”. Ses adeptes souhaitent incarner une forme de “rationalitĂ© supĂ©rieure” : bien commode quand ce qu’on veut c’est la supĂ©rioritĂ© Ă  bon compte, par un raccourci qui semble dispenser des apprentissages et des contraintes de la morale et du droit, grĂące Ă  une vision du monde qui traite les gens comme des objets (une interprĂ©tation plus cynique est que ces tricheurs n’ont adoptĂ© le scientisme que comme prĂ©texte pour pratiquer plus tranquillement le vice et le crime). Encore Hans-Hermann HOPPE :

“L'attitude [
] caractĂ©ristique de la plupart des Ă©lites contemporaines au pouvoir — ainsi que leurs gardes du corps intellectuels subventionnĂ©s — est celle d'un ingĂ©nieur social relativiste dont la seule devise serait :
"il n'y a rien dont on puisse savoir avec certitude que c'est impossible dans le domaine des phĂ©nomĂšnes sociaux, et [par consĂ©quent] il n'y a rien que nous ne soyons prĂȘts Ă  essayer sur nos [malheureux] congĂ©nĂšres, aussi longtemps que l'on garde un esprit ouvert ”

Or nous venons de voir ce que vaut cette conception-lĂ  de la “science” : la science, la vraie, dĂ©pend entiĂšrement des conclusions de la philosophie, Ă  commencer par ses valeurs de vĂ©ritĂ© et de propriĂ©tĂ© naturelle. Elle est donc subordonnĂ©e Ă  une morale et Ă  une politique objectives et qui s’opposent expressĂ©ment au socialisme, et elle part d’une conception de l’homme directement contraire Ă  son fallacieux “dĂ©terminisme”. ROTHBARD le rappelle dans Economistes et charlatans :

“Les ĂȘtres humains, eux, sont dotĂ©s du libre arbitre et de la libertĂ© de la conscience ; car il est indiscutable qu’ils sont conscients et peuvent par consĂ©quent — en fait ils ne peuvent l’éviter — choisir quel sera le cours de leur action. Refuser de tenir compte de ce fait primordial en traitant de la nature de l’homme — le fait qu’il est capable de volontĂ© — donne de la rĂ©alitĂ© une reprĂ©sentation qui n’a aucun rapport avec les faits. Ce refus est donc profondĂ©ment, et radicalement, anti-scientifique.
“L’homme fait nĂ©cessairement des choix. Cela signifie qu’à tout instant, il agit pour atteindre un but dĂ©terminĂ© dans un avenir plus ou moins proche ; en somme, il a des projets personnels [
] En outre, il ne possĂšde Ă  sa naissance aucune connaissance des fins qu’il doit choisir, pas plus que des moyens nĂ©cessaires pour les atteindre [
] il lui faut apprendre quelles sont les fins et les moyens Ă  adopter, et rien ne garantit qu’il ne se trompera pas en chemin. [
] s’il n’a jamais recours au raisonnement de son esprit, il ne pourra pas connaĂźtre ses objectifs, et pas davantage quels sont les moyens de les atteindre. Par ces quelques lignes, je viens de poser les premiĂšres pierres d’un Ă©difice Ă  plusieurs Ă©tages : celui des vraies sciences de l’homme, lesquelles partent toutes, sans exception, de sa capacitĂ© de faire des choix .”

On peut certes trouver des excuses Ă  ceux qui se sont laissĂ©s dĂ©goĂ»ter de la philosophie par les sophistes et autres subjectivistes. MĂȘme la “neutralitĂ© face aux valeurs” n’est pas non plus complĂštement dĂ©pourvue d’intĂ©rĂȘt pour la recherche : s’attacher Ă  dĂ©crire ce qui est plutĂŽt que ce qui devrait ĂȘtre Ă©vite certaines erreurs, surtout Ă  quiconque ignore le raisonnement moral. Mais Ă  gauche, cette “neutralitĂ©â€ se nourrit avant tout de l’ignorance des conditions de la science.

Les savants qui considĂšrent comme hors de la science ce qui en est une condition, Ă  savoir la norme politique et morale, sont une proie facile pour les sophistes de la gauche : nouvelle illustration du fait que le raisonnement logique, cela s’apprend. D’oĂč le fait qu’un grand nombre de savants des sciences “dures” croient “rationnel” d’ĂȘtre de gauche, Ă  qui il serait temps de faire comprendre qu’au contraire, cette opinion-lĂ  est anti-scientifique : c’est Ă  une vĂ©ritable pseudo-religion, faite de croyances absurdes, d’insultes Ă  l’intelligence et de gifles Ă  la Raison que la gauche adhĂšre en fait.

Déroutes de la gauche dans le raisonnement moral

Nous avons vu que la gauche prend pour une vĂ©ritĂ© absolue et universelle un simple parti pris utile Ă  la recherche comme la “neutralitĂ© face aux valeurs” ou un postulat philosophique comme la rĂ©gularitĂ©, qui n’est logiquement applicable qu’aux objets dĂ©nuĂ©s de pensĂ©e et de volontĂ©.

Bien entendu, la catastrophe intellectuelle est encore plus complĂšte quand il s’agit expressĂ©ment de morale et de droit. On a dĂ©jĂ  vu l’exemple du racisme, qui n’est qu’un vice, et que la gauche, sans doute parce qu’il a inspirĂ© des crimes, croit pouvoir traiter comme un dĂ©lit, ce qui est en soi scĂ©lĂ©rat
 Ce qu’elle reconnaĂźt elle-mĂȘme puisqu’elle codamne en mĂȘme temps l’“ordre moral” dans son principe. Si ce n’était pas une manipulation et un prĂ©texte majeur de ses injustices, on pourrait rire de tant de confusion.

De mĂȘme de la fameuse “tolĂ©rance” si chĂšre aux dĂ©mocrates-sociaux, qui est absolument contradictoire en tant que principe. Mais tenir l’intolĂ©rance pour une valeur serait tout aussi absurde (quoique moins immĂ©diatement), et cette double impossibilitĂ© tient Ă  leur commune nature : l’une et l’autre sont nĂ©cessaires (dans une certaine mesure) et c’est bien pourquoi il est idiot de vouloir faire un principe de l’une ou de l’autre.

On peut aller plus loin et essayer de nommer cette erreur : disons (Ă  dĂ©faut d’un meilleur terme) qu’elle prend pour des normes des nĂ©cessitĂ©s naturelles relatives. Et cette confusion provient certes de ce qu’elle ignore la sĂ©mantique, mais aussi de ce qu’elle a oubliĂ© au passage la distinction entre le vrai et le faux, le bien et le mal, le juste et l’injuste : subjectivisme et mĂ©pris du vrai. Les faux concepts surabondent et si, Ă  force de les connaĂźtre soi-mĂȘme on finit par penser que c’est par rouerie et non par naĂŻvetĂ© que les socialistes les dĂ©fendent, on peut toujours penser que beaucoup en sont dupes.


La vraie rationalité est à droite

La dĂ©route du pseudo-rationalisme de la gauche signifie-t-elle pour autant que la droite est dispensĂ©e de rĂ©flĂ©chir ? Ce serait bien dommage, puisque c’est justement la raison droite qui permet d’exposer le pseudo-rationalisme de la gauche. Comme le dit Anthony de JASAY :

“il n'est vraiment pas difficile de trouver plusieurs bonnes raisons a priori pour que les gens intelligents rejoignent plutît la droite (2)“

Justement, nombre de gens intelligents et prĂȘts Ă  manier les idĂ©es sont Ă  gauche, et la gauche est au pouvoir ; ce n’est qu’en convainquant les rationalistes qui s’y trouvent qu’on pourra mettre fin au socialisme. Nombre de gens sont rationalistes : il faut leur dĂ©montrer que la gauche n’est qu’une secte, idolĂątre absurde du pouvoir. De son cĂŽtĂ©, la droite doit justifier ses valeurs, ne serait-ce que pour savoir quelles elles sont.

La tradition peut-elle tout justifier ?

Si vous dites Ă  un Papou que ce n’est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais la terre qui tourne autour du soleil, vous risquez de le faire Ă©clater de rire, comme il arriva aux MicronĂ©siens, Ă  la suite d’un calembour d’AGENOR 1er (FENOUILLARD), grand Ghi-Ghi-Bat-i-Fol des Papous . Il est donc prouvĂ© qu’on peut faire mieux que le bon sens, cela s’appelle la science : non pas contre le bon sens, mais comme un bon sens systĂ©matisĂ©. Et au sein de cette science, la science morale existe, avec les moyens de preuve qui sont les siens, ceux de la philosophie.

La thĂ©orie Ă©conomique en est un exemple : ses postulats de dĂ©part sur l’action et la valeur sont des vĂ©ritĂ©s tellement universelles que ses dĂ©bats pourraient se dĂ©rouler sous le portrait de M. de la PALICE (Ă  condition d’en trouver un). Par exemple, le raisonnement comptable, niveau 1 de la thĂ©orie Ă©conomique, se borne Ă  rechercher tous les tenants et aboutissants financiers logiquement impliquĂ©s par une question (ce qui implique les dĂ©tenteurs initiaux et les destinataires des produits qui en sont la contrepartie). Mais ce que ce raisonnement simple Ă©tablit n’est absolument pas a priori Ă©vident : par exemple, que le protectionnisme ne peut jamais opposer l’intĂ©rĂȘt “national” Ă  l’intĂ©rĂȘt â€œĂ©tranger”, parce que les profiteurs et les victimes de cette politique redistributive sont toujours rĂ©partis au hasard de part et d’autre de la frontiĂšre.

Hans-Hermann HOPPE, qui a dĂ©montrĂ© que la propriĂ©tĂ© naturelle est une condition logiquement nĂ©cessaire de tout argumentaire rationnel, disait mĂȘme de l’intuition en matiĂšre morale :

“tout comme en Ă©conomie politique, en philosophie morale le rĂŽle de la thĂ©orie et de l'expĂ©rience sont presque exactement inverses. C'est la fonction mĂȘme de la thĂ©orie normative que de fournir une justification rationnelle Ă  nos intuitions morales, ou alors de dĂ©montrer que cette justification fait dĂ©faut et de nous conduire Ă  reconsidĂ©rer et Ă  corriger nos rĂ©actions intuitives. Cela ne signifie pas que les intuitions n'auraient aucun rĂŽle Ă  jouer dans l'Ă©laboration de la thĂ©orie normative. En fait, il se peut parfaitement que des conclusions thĂ©oriques contre-intuitives soient l' indice d'une erreur de raisonnement. Mais si aprĂšs un rĂ©examen thĂ©orique, on ne trouve d'erreurs ni dans ses axiomes ni dans ses dĂ©ductions, alors ce sont nos intuitions qui doivent cĂ©der, et non notre thĂ©orie .

C’est ce que nous allons voir maintenant

Les contradictions de HAYEK

Les rationalistes n’ont pas manquĂ© de faire remarquer que le soi-disant “anti-rationaliste” HAYEK, dans ses Ă©crits de philosophie politique, ne faisait Ă©videmment rien d’autre que de raisonner sur les normes. Et plus il s’écartait du “rationalisme” et plus il s'est trouvĂ© de critiques pour faire constater la contradiction pratique consistant Ă  employer des arguments rationnels
 contre la raison. Dans ses derniers Ă©crits, on ne comprend mĂȘme plus trĂšs bien ce qu’il dĂ©signait par ce terme.

Autant le slogan : “je ne comprends pas, donc c’est irrationnel” est la marque de l’incompĂ©tence prĂ©tentieuse, autant il est lĂ©gitime de dire : “je comprends parfaitement pourquoi vous faites ceci, et c’est pourquoi moi je vais faire cela (sous ma responsabilitĂ©) parce que j’y vois une amĂ©lioration possible”.

Sans parler des progrĂšs rĂ©els des sciences mĂȘme morales, la simple existence de ce qui est aujourd’hui traditionnel implique que l’innovation rĂ©ussie est possible. La tradition n’est elle-mĂȘme que le produit actuel d’initiatives humaines singuliĂšres qui ont rĂ©ussi dans le passĂ©.

Comme le dit ROTHBARD :

On nous raconte aussi Ă  l’envi que les diffĂ©rences entre des tribus et des groupes ethniques [
] seraient “culturellement dĂ©terminĂ©es” : cela revient Ă  dire que la tribu Machin est intelligente ou paisible Ă  cause de sa culture-machin, la tribu Chose Ă©tant stupide ou guerriĂšre Ă  cause de sa culture-chose. Si nous comprenons pleinement que ce sont les hommes de chaque tribu qui ont créé sa culture (Ă  moins que nous ne postulions sa crĂ©ation par quelque Deus ex machina) nous voyons que cette “explication” populaire n’est pas plus Ă©clairante que d’expliquer que l’opium fait dormir parce qu’il a une “vertu dormitive”. En fait, elle est pire, parce qu’elle y ajoute l’erreur du dĂ©terminisme social (3).

Fort intimidĂ©s au dĂ©part parce que HAYEK, pour expliquer l’apparition des rĂšgles sociales, avait empruntĂ© Ă  DARWIN la gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e, Ă  MARX le dĂ©terminisme institutionnel et Ă  HUME le subjectivisme moral, les gens de gauche se sont repris (au bout de quelques mois) et ont fait remarquer que la dĂ©mocratie sociale actuelle est elle-mĂȘme le produit de sa fameuse Ă©volution sociale “qu’on-ne-peut-pas-se-permettre-de juger”. En somme, ils ont ressuscitĂ© HEGEL contre HAYEK  ; ist denn Weltgeschichte Weltgericht?

Ils n’étaient pas les premiers Ă  remarquer la chose : il faut donc prĂ©ciser Ă  quelles conditions on peut faire confiance aux rĂšgles hĂ©ritĂ©es du passĂ©.

A quelle condition peut-on se fier aux formations sociales existantes ?

La rĂ©ponse est simple : il faut abandonner l’idĂ©e de gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e et introduire les conditions rationnelles nĂ©cessaires de la responsabilitĂ© et de la cohĂ©rence.

Tout d’abord, on ne peut pas empĂȘcher les gens de rĂ©flĂ©chir ni d’imiter les autres. Cela suffit Ă  disqualifier le modĂšle hayĂ©kien d’émergence des rĂšgles par sĂ©lection naturelle des groupes isolĂ©s, puisque, comme l’a montrĂ© HOPPE (4) les institutions existantes, justifiĂ©es ou non, n’en sont pas le produit et ne peuvent pas l’ĂȘtre.

En revanche, on peut faire confiance Ă  la rationalitĂ© d’autrui (le vrai contraire du constructivisme dĂ©noncĂ© par HAYEK) Ă  condition qu’on se soit assurĂ© que sa dĂ©cision est aussi correctement informĂ©e que possible. Elle l’est s’il a l’occasion de se rendre compte de ses fautes et pour cela, s’il y a intĂ©rĂȘt : c’est-Ă -dire s’il en subit les consĂ©quences, en somme s’il est responsable. Cette condition est remplie lorsque personne n’agresse personne : lorsque personne ne dispose du bien d’autrui sans son consentement. Au contraire, la prĂ©dation — dont la rĂ©alisation la plus massive est la prĂ©dation Ă©tatique — installe l’irrationalitĂ© dans la tĂȘte de l’agresseur, qui mĂ©connaĂźt les raisons de sa victime ; pour lui, le coĂ»t d’acquisition est celui de son vol et non celui de la production. Or, il faut bien que le butin ait Ă©tĂ© produit pour qu’il puisse le voler : la prĂ©dation mĂ©connaĂźt donc forcĂ©ment les nĂ©cessitĂ©s de la production, ce qui est quelque peu gĂȘnant quand on prĂ©tend dĂ©finir une morale sociale. Le cerveau de la victime est aussi rendu inopĂ©rant, puisqu’il est asservi Ă  des projets qui ne sont pas les siens et ne peut pas agir conformĂ©ment Ă  sa pensĂ©e propre. Alors que l’homme de l’état fait progressivement n’importe quoi, sa victime voit s’atrophier son initiative et sa capacitĂ© Ă  faire des projets.

C’est donc seulement chez les gens normaux, qui respectent la morale commune et le droit naturel (tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu ne dĂ©sireras pas injustement le bien d’autrui, etc.), qu’on peut juger rationnels les usages Ă©tablis. Robert AXELROD et Robert SUGDEN, thĂ©oriciens des jeux Ă  rĂ©pĂ©tition, ont mĂȘme montrĂ© qu’en l’absence d’autoritĂ© rĂ©primant la violence, les rĂšgles de coopĂ©ration finissent par l’emporter lorsque les gens sont effectivement en relation, et s’attendent Ă  y rester longtemps. Mais la violence n’en retarde pas moins, quand elle ne l’empĂȘche pas tout Ă  fait, l’apprĂ©hension des erreurs : si les concepts et les normes juridiques avaient plus de chances d’ĂȘtre rĂ©alistes dans des sociĂ©tĂ©s politiques plus anciennes, ce n'est pas parce que celles-ci Ă©taient plus proches d'un Ăąge d'or situĂ© dans le passĂ©, le passage du temps entraĂźnant "forcĂ©ment" la corruption comme le croyaient certains Grecs, mais parce que leur plus petite taille y permettait mieux la sanction de l’injustice, en mĂȘme temps que la conception du pouvoir comme un droit personnel, le plus souvent aliĂ©nable et hĂ©rĂ©ditaire, dissuadait le Prince de dĂ©truire la valeur de ses Etats.

L’Etat moderne en revanche, a fortiori l’Etat socialiste, est le monde de l’irresponsabilitĂ© institutionnelle, donc a priori un monde Ă  l’abri de la sanction. Une rĂšgle imposĂ©e par les hommes de l’Etat contient forcĂ©ment une bonne dose d’irrationalitĂ©, une rĂšgle socialiste est folle par essence. Dans ces Etats modernes, c’est institutionnellement que ceux qui dĂ©cident n’en subissent aucune consĂ©quence, et que ceux qui connaissent les faits n’ont aucun pouvoir. Dans ce monde-lĂ , contrairement aux sociĂ©tĂ©s anciennes, mĂȘme violentes, mĂȘme “barbares”, l’“expĂ©rience” n’enseigne plus rien et en mĂȘme temps que tout le monde (Ă  commencer par les Ă©lecteurs de la prĂ©tendue “dĂ©mocratie”) nie la validitĂ© d’une expĂ©rience qu’il n’a pas faite, tout le monde prĂ©tend exercer un mĂ©tier qu’il n’a jamais appris (vĂ©ritable flĂ©au de la technocratie française) (5), alors que prolifĂšrent les prĂ©tendus “problĂšmes de sociĂ©tĂ©â€ (chĂŽmage, dĂ©linquance, SIDA) qui ne sont rien d’autre que des consĂ©quences nĂ©cessaires de tout ce socialisme.

Bien entendu, cela veut dire que la propriĂ©tĂ© naturelle est une condition nĂ©cessaire pour qu’on puisse faire confiance Ă  la sĂ©lection des rĂšgles par l’expĂ©rience. C’est sous cette contrainte-lĂ  que le pragmatisme, l’expĂ©rimentation sociale, l’empirisme organisateur sont valides . Mais cette condition-lĂ , la raison n'a-t-elle pas fini par l'identifier , et n'a-t-elle pas prouvĂ© que cette condition-lĂ  est un prĂ©alable nĂ©cessaire Ă  la connaissance expĂ©rimentale correctement entendue ? N'est-ce pas elle qui permet dĂ©sormais d'y voir Ă  la fois une dĂ©finition de la justice et une condition de la rĂ©gulation sociale (de mĂȘme qu’en physique on peut prouver une solution par les forces ou par l’énergie, on peut Ă©tablir la propriĂ©tĂ© naturelle comme rĂšgle politique centrale par le raisonnement a priori aussi bien en philosophie politique qu’en thĂ©orie de l’information et de la rĂ©gulation sociale. Une troisiĂšme dĂ©monstration a priori, c'est-Ă -dire proprement philosophique, que l’on doit Ă  ROTHBARD, prouve qu’elle conduit aussi Ă  la production maximum (6) ). Et cela ne contraint-il pas en outre Ă  reconnaĂźtre que HAYEK a finalement Ă©chouĂ© dans sa tentative pour justifier une philosophie politique quelconque sur un mode irrationaliste, comme il avait d’ailleurs — en rejetant le critĂšre de propriĂ©tĂ© naturelle au profit d’un concept de “coercition” en fait contradictoire — Ă©galement Ă©chouĂ© Ă  en dĂ©finir une qui soit cohĂ©rente (7) ? N'est-il pas vrai que, de mĂȘme qu’une maladie chronique prospĂšre tant que vit le patient, la caste des voleurs de l’Etat peut trĂšs bien perdurer indĂ©finiment sur le dos de la caste des producteurs-esclaves, sans qu’aucune prĂ©tendue “sĂ©lection naturelle” ni mĂȘme aucune sanction vienne jamais punir l’immoralitĂ© et l’injustice de ce pillage-lĂ  ? On pourrait mĂȘme dire qu'un Etat qui vole tellement qu’il dĂ©truit la base de son pouvoir, cela peut arriver mais c’est accidentel, car il peut le prĂ©voir et y parer : la seule maniĂšre de faire disparaĂźtre ces pratiques-lĂ  c’est de prouver qu’elles sont mauvaises et d’en convaincre les gens, non seulement leurs victimes, pour qu'ils leur rĂ©sistent, mais encore ceux qui croient en profiter, parce qu'Ă  la longue, ça ne peut pas ĂȘtre vrai. HOPPE Ă©crit :

la coexistence d'une culture fondamentale [de propriĂ©tĂ© naturelle] et d'une culture parasitaire d'expropriation — permet d'Ă©noncer une loi fondamentale de l'Ă©volution sociale [
]: une extension relative de la culture fondamentale conduit Ă  une plus grande prospĂ©ritĂ© sociale, et c'est la raison de l'essor des civilisations ; [
] une extension relative de la sous-culture parasitaire conduit Ă  l'appauvrissement, et c'est la cause de la chute des civilisations. [
] si on a [
] compris cette relation Ă©vidente et Ă©lĂ©mentaire, [
] il n'est plus possible d'interprĂ©ter comme un processus "naturel" l'origine et les changements relatifs dans l'impact des deux cultures. L'explication, familiĂšre Ă  la biologie, d'un processus d'Ă©quilibrage naturel, auto-rĂ©gulĂ© — de parasites prolifĂ©rant spontanĂ©ment, d'affaiblissement de l'hĂŽte, le nombre de parasites qui diminue en consĂ©quence et finalement le rĂ©tablissement de l'hĂŽte, etc.— ne peut pas s’appliquer Ă  une situation oĂč l'hĂŽte et/ou le parasite sont conscients de leurs rĂŽles respectifs ainsi que de la nature de leurs relations, et sont capables de choisir entre ces rĂŽles-lĂ  (8) .”

On peut faire grief Ă  Hans Hoppe de mĂ©connaĂźtre une certaine asymĂ©trie dans les dĂ©terminismes naturels, dans la mesure oĂč il y a plus Ă  gagner pour tous dans la libertĂ© que dans l'esclavage, de sorte que les esclavagistes peuvent trouver leur avantage Ă  libĂ©rer leurs victimes ; il reste que le message essentiel, comme quoi la "sĂ©lection naturelle des rĂšgles" n'Ă©limine pas forcĂ©ment les mauvaises institutions, et n'empĂȘche pas les rĂ©gressions, constitue une objection valide Ă  la thĂšse de Hayek.

Les conclusions de la science sont soumises aux mĂȘmes conditions : on peut bien la croire soumise Ă  des rĂšgles prĂ©cises et objectives, elle est suspecte dĂšs lors que les puissants ont intĂ©rĂȘt Ă  falsifier ses rĂ©sultats. Rappelons que le seul fait de subventionner la recherche avec de l’argent volĂ©, comme le font les hommes de l’Etat, viole une condition nĂ©cessaire de tout discours scientifique, Ă  savoir le principe de non-agression. Or, bien entendu, qui paie commande, c’est celui qui paie le flĂ»tiste qui dĂ©cide du morceau et d’autant plus efficacement qu’il se donne des airs de “respecter la libertĂ© de recherche”. On ne doit donc pas ĂȘtre surpris que les sciences morales subventionnĂ©es, pour reprendre les termes de HOPPE,

“dĂ©gĂ©nĂšre[nt] en exercices symboliques dĂ©pourvus de tout sens concret, sans ressemblance aucune avec ce qui Ă©tait jadis l'objet d'Ă©tude des classiques de la pensĂ©e [
] produits dans le meilleur des cas par des mathĂ©maticiens de deuxiĂšme ordre, non pour un public car celui-ci n'existe pas, mais pour ramasser la poussiĂšre dans les bibliothĂšques de ce monde qui sont subventionnĂ©es par l'impĂŽt ; ou alors il fallait qu'elle dĂ©gĂ©nĂšre en une puissante industrie [
] dont la futilitĂ© est douloureusement Ă©vidente pour tout le monde, y compris les politiciens et les bureaucrates d'Etat qui ne la subventionnent que pour des raisons de ‘lĂ©gitimation’ scientifique (9).”

Mais cela implique que la recherche rationnelle sur les principes du Bien, simplement entendue comme la recherche et l’élimination incessantes des contradictions, est aussi nĂ©cessaire Ă  sa dĂ©finition que l’expĂ©rience d’autrui. Car le Bien est une catĂ©gorie du Vrai (le subjectivisme est faux), et la contradiction est la preuve absolue d’une erreur. En effet, l'identitĂ© est une loi de la nature, c’est Ă  dire que les choses sont ce qu’elles sont : et de deux propositions ou normes contradictoires, il y en a nĂ©cessairement une qui est fausse. Et puisque le Bien est une catĂ©gorie du Vrai, que le Vrai est une fin en soi, et que la logique est un moyen de le connaĂźtre, alors c’est un devoir de s’y soumettre, de toujours employer ce que Ayn RAND appelait “l’identification non-contradictoire de la rĂ©alitĂ©â€. Et une conclusion nĂ©cessaire de cette identification-lĂ , c’est que la non-agression est la seule norme politique qui puisse jamais ĂȘtre justifiĂ©e : Ă  la fois en elle-mĂȘme comme principe rationnel de justice et comme condition de la rationalitĂ© d’autrui telle que la tradition nous la transmet.

François Guillaumat, 1999

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