La banque centrale européenne, ou le retour de l'inflation

From Liberpédia

Par François Guillaumat & Pascal Dray (http://pad.wifeo.com/), 1990

En ces temps de grandes manoeuvres européennes, un consensus benoit semble inspirer à des publicistes souvent plus lucides le souci de représenter au public européen (qui n'en a cure) les délices d' une monnaie européenne unique et les avantages d'une banque centrale pour l'émettre. On ne peut qu'applaudir ces écrits quand ils critiquent le découpage artificiel de l'Europe monétaire par les Etats et dénoncent leur "souveraineté" monétaire comme une source d'incertitudes et de discorde. Leurs propositions, en revanche, ne peuvent à notre avis que déplacer un problème secondaire, celui des zones de circulation, et aggraver les effets mêmes du nationalisme monétaire1 qu'ils font mine de vouer aux gémonies : l'essentiel est en effet que les monopoles publics empêchent la concurrence de régler la production de la monnaie et notamment qu'ils sont inflationnistes par nature. Aujourd'hui, la rivalité entre les systèmes monétaires met en échec les ambitions inflationnistes des gouvernements; une banque centrale européenne, ou même un cartel de banques nationales, en affaiblissant cette discipline, imposerait de nouveau aux Européens les inconvénients d'une inflation qu'ils avaient commencé à oublier.

Nous pensons par conséquent qu'une banque centrale est la dernière chose dont l'Europe monétaire ait besoin. Il est ridicule et pervers de dénoncer le nationalisme économique si c'est pour étendre ses nuisances. Celles-ci résident essentiellement dans les monopoles institutionnels, qu'il a inspirés et c'est sa vertu cardinale que de vouloir les contenir dans le cadre national. Si on ne veut pas éliminer ces monopoles, qu'au moins on ne supprime pas le seul obstacle à leur pouvoir de nuire en les étendant au cadre européen. Le point que les partisans d'une monnaie unique semblent avoir compris c'est qu'il n'y a aucune raison pour que la zone de circulation d'une monnaie soit limitée au cadre du territoire national : lorsque des gens qui n'utilisaient pas une certaine monnaie se persuadent de l'utiliser, c'est qu'ils l'ont préférée à celles des autres banques et donc qu'elle est meilleure pour eux.

Une des choses qui permettraient à la monnaie de rendre de meilleurs services serait justement que beaucoup de gens utilisent la même : si tout le monde s'en sert, on s'épargne des opérations de change -ce qui ne coûte pourtant pas grand-chose, grâce à la concurrence- et surtout on sait quelle somme on recevra ou devra payer dans sa monnaie habituelle. Il est vrai qu'on trouve aujourd'hui sur les marchés toutes sortes de moyens de couverture qui permettent de réduire cette incertitude, mais c'est toujours une contrainte. On cite souvent en exemple l'étalon-or de la fin du siècle dernier, où les prétendues "monnaies nationales" étaient quasiment équivalentes puisqu'elles représentaient toutes une quantité fixe d'or, et l'or était en fait la monnaie unique du monde. On peut cependant reprocher aux partisans d'une banque centrale européenne de refuser de voir qu'on n'a pas du tout besoin d'une banque centrale européenne ni même de "politiques monétaires" coordonnées pour régler les problèmes monétaires en Europe. Il suffit tout simplement que les hommes des Etats renoncent aux moyens violents par lesquels, en accordant des privilèges monopolistiques aux prétendues "monnaies nationales", ils défendent aux Européens de se servir de la monnaie qui leur plaît. Ce sont les monopoles monétaires nationaux, en interdisant de choisir une meilleure monnaie, qui empêchent la monnaie d'être la meilleure possible en Europe.

S'ils étaient libres d'utiliser la monnaie qui leur rend les meilleurs services, si les banquiers étaient libres de la leur offrir, on verrait bien si les habitants de l'Europe préfèrent avoir plusieurs monnaies ou une seule; comme ils le font maintenant quand on ne les empêche pas, les producteurs privés de monnaie passeraient des accords entre eux pour satisfaire ces préférences. Il suffit donc de lever les interdictions qui existent pour qu'on ait une monnaie unique si c'est cela dont les Européens ont besoin. Par conséquent si l'unification monétaire de l'Europe est désirable, un monopole supranational lui est strictement inutile. Si on pense que l'Ecu doit être la monnaie des Européens, il suffit de supprimer les institutions, les lois et les règlements qui privilégient les prétendues "monnaies nationales" et notamment ceux qui, en France imposent de se servir du Franc. On verra bien à ce moment-là si les Européens ont besoin de l'Ecu et s'ils ne s'en servent pas, c'est qu'on n'a aucune raison de le leur imposer.

Il faut maintenant aller plus loin et faire savoir que le monopole supranational n'est pas seulement inutile mais nuisible à l'Europe monétaire. Si les nationalistes monétaires1, tant vilipendés par nos experts, sont bel et bien cause de désordres, ce n'est pas parce qu'ils refusent de comploter avec leurs collègues mais parce qu'ils interdisent la concurrence. Une banque centrale européenne ne rétablirait pas cette concurrence : elle ne vise qu'à l'étouffer.

Nous avons déjà vu que si on peut faire mieux en matière de monnaies, c'est parce que les hommes des Etats interdisent d'en offrir de meilleures et défendent qu'on s'en serve. Que se passera-t-il s'ils réussissent, en se coalisant, à étendre ces interdictions, aujourd'hui limitées au cadre des Etats, dans l'Europe tout entière? Il se passera exactement le contraire de ce qu'ils nous promettent : tout d'abord, on n'aura absolument pas résolu mais simplement déplacé le problème des devises multiples et des taux de change incertains : rien ne prouve en effet, que le cadre européen soit la meilleure zone de circulation monétaire. Comment savoir si des monnaies régionales, ou des monnaies communes à certains pays d'Europe et à d'autres continents ne serviraient pas mieux leurs clients? Le monopole monétaire est justement ce qui empêche de répondre à ces questions alors qu'on essaie de nous faire croire que son avatar européen est la seule solution.

L'autre conséquence est qu'en nous privant encore davantage de la liberté du choix, les hommes des Etats auront le pouvoir de nous imposer une monnaie encore plus mauvaise, et quand on voit se dégrader une monnaie contrôlée par les hommes de l'Etat, c'est qu'ils ont décidé de faire des politiques d'inflation.

Les argumentaires favorables au monopole européen sont tout-à-fait révélateurs à ce sujet. Qu'il s'agisse de The Economist en date du 25 juin 1988, ou de l'Express du 12 mai 1989, un des reproches faits à la concurrence actuelle est le suivant : lorsqu'une banque centrale nationale a affaibli sa monnaie (nécessairement par des politiques d'inflation), les investisseurs s'en méfient et l'obligent à augmenter les taux d'intérêt pour la soutenir. En somme, lorsqu'aujourd'hui les hommes d'un Etat veulent faire une politique d'inflation, ils en sont aussitôt empêchés par la concurrence des autres monnaies. C'est cette discipline concurrentielle dont les partisans du monopole européen veulent nous priver.

Un monopole monétaire peut faire de l'inflation à la mesure de son pouvoir de contrainte et il ne peut d'ailleurs servir qu'à cela puisque ses autres fonctions sont mieux assurées par la concurrence. S'ils réussissent à s'entendre entre eux pour nous imposer une banque centrale unique ou simplement des accords de cartel conclus entre leurs monopoles, les hommes des Etats pourront recommencer leurs politiques d'inflation. Tous les prix monteront à nouveau de manière erratique; les taux d'intérêt (et les taux de change avec les non-européens) feront du yo-yo et à terme, parce que la concurrence finit toujours par reprendre ses Droits, ils se retrouveront plus hauts que jamais, provoquant une crise financière majeure. Nous devons faire des voeux pour que Margaret Thatcher, qui comprend ces questions, résiste aux pressions de ses collègues moins éclairés et refuse d'être complice de leurs cartels, dans ce domaine comme dans les autres.

L'expérience américaine nous donne la clé de ces désordres imposés : Au début du siècle, les réglementations locales des banques aux Etats-Unis (à la différence du Canada) provoquaient une incertitude et des crises chroniques. D'aussi beaux esprits (et d'aussi gros intérêts) que les nôtres crurent pouvoir y mettre fin en instituant un cartel de monopoles sous le nom de Système de Réserve Fédérale. Le résultat, son propre patron actuel, Alan Greenspan, l'expose en 1966 2 : une succession de crises monétaires et financières sans précédent. La Réserve Fédérale, écrit-il, provoqua la crise de 1929, l'abandon de l'étalon-or et la période d'inflation que nous avons connue depuis les années 1960.

Ce système accroît l'incertitude et la fragilité parce qu'il développe à un degré inégalé l'irresponsabilité institutionnelle inhérente aux décisions publiques : dans un système privé, un mauvais gestionnaire perd son argent alors que dans un système public, il ne perd jamais que l'argent des autres; par ailleurs plus le pouvoir de monopole est grand et plus les conséquences d'une mauvaise gestion monétaire apparaissent tardivement. Pour être différées, elles n'en sont que plus brutales et spectaculaires; c'est ce qui provoque les crises financières.

Il faut aussi comprendre que les dirigeants d'un monopole monétaire européen seraient aveugles sur ce qu'ils doivent faire et même en réalité sur ce qu'ils font : la "politique monétaire" est une tentative de planification centralisée à la soviétique, qui détruit précisément l'information nécessaire pour régler la production de monnaie. Quiconque se prévaut d'une information qu'il ne peut pas avoir est un charlatan et leur politique, a fortiori celle d'une coalition, ne pourrait donc être qu'un compromis entre des modes. Un compromis pour l'inflation : depuis cinquante ans, une mode parmi les faux savants est d'encenser ceux qui en font pour distribuer des cadeaux aux dépens d'autrui sans paraître avoir volé l'argent. Qu'on ne vienne pas nous raconter qu'une banque centrale européenne ne ferait pas d'inflation parce qu'elle serait "indépendante". Rien ne prouve qu'un monopole monétaire "indépendant" - si ce terme a un sens - serait moins nuisible. Les politiques d'inflation de crédit d'une banque centrale soi-disant "indépendante", la Réserve Fédérale, ont précédé - et à notre avis provoqué - les grands Krachs de 1929 et 1987. Si l'influence politique, notamment l'obligation de prêter au Trésor, peut imposer un surcroît d'inflation aux "autorités monétaires", l'opinion publique peut aussi faire pression pour qu'elles en fassent moins. Raymond Barre lui-même semblait avoir compris qu'on peut se servir du mythe populaire de la "défense du Franc" pour résister aux lobbies inflationnistes.

Si les hommes des Etats arrivent à nous imposer un monopole bancaire européen, soyons sûrs, vu la manière dont ils le conçoivent, que ses dirigeants échapperont au contrôle des citoyens. Et comme il ne sera là que pour supprimer la discipline concurrentielle, nous n'aurons plus qu'à prier le bon Dieu pour que les dirigeants de ce super-cartel de monopoles n'utilisent jamais à nos dépens leur nouveau pouvoir de faire de l'inflation à leur guise. Inutile de dire que ce genre de miracle ne s'est jamais encore produit. Finalement notre message est le suivant : les partisans du monopole européen croient s'en prendre au nationalisme monétaire (1), en quoi ils voient à juste titre, mais pour de mauvaises raisons, la source des troubles financiers. Le fait est qu'ils ont mal identifié ses nuisances et que leurs projets les développeraient dans une mesure inégalée. Pour pallier, et dans les limites qu'on a vues, un de ses inconvénients secondaires : trop de monnaies sur un si petit espace (avec une contrepartie bienvenue dans la concurrence qu'il permet), ils réclament une institution inutile, l'extension des ses erreurs au niveau européen, qui nous condamnerait à une incertitude et à une inflation accrues. Si nous méconnaissons sa nature et ses conséquences, nous allons tout simplement nous en laisser imposer une version aggravée, en échange du traitement partiel d'une question ambiguë.

Pour notre part, notre conclusion sera celle de Kevin Dowd dans son excellent article sur la question (3) :

"Si nous continuons notre marche vers la banque centrale européenne, nous nous rendrons compte plus tard que nous avons commis une erreur et il nous faudra remuer ciel et terre pour la corriger. Comme Karl Marx (4) l'a un jour écrit : 'ceux qui négligent les leçons de l'Histoire se condamnent à la répéter'".


1 Cf. Friedrich A.Hayek : Monetary Nationalism and International Stability, Londres, Longmans & Green, 1937; Lawrence H. White : Monetary Nationalism Reconsidered Avila, Avril 1989

2 Alan Greenspan : "Gold and Economic Freedom" in Ayn Rand et al. Capitalism : the Unknown Ideal, New York, New American Library, 1967.

3 Kevin Dowd : The Problems of a European Central Bank, Research Paper, Department of Economics, University of Nottingham, Nottingham NG7 2RD, août 1988.

4 ...qui avait d'ailleurs fini par comprendre la nocivité du privilège d'Etat sur la monnaie.

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